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JUAN DE MAIRENA

Mairena parle, pas toujours ex cátedra

Sur le Carnaval

L'Image émotive

I

Mairena parle, pas toujours ex cátedra

Derrière tout ce que l'on pense, se trouve ce que l'on croit dans une couche plus profonde de notre esprit, pourrions-nous dire. Il est des hommes si profondément divisés en eux-mêmes qu'ils croient le contraire de ce qu'ils pensent. Et j'oserai dire que c'est ce que l'on rencontré presque le plus fréquemment. C'est ce dont les politiques devraient tenir compte. Car ce qu'ils nomment opinion est quelque chose de beaucoup plus complexe et d'incertain que cela ne paraît. Aux moments où se produisent les grands chocs qui ébranlent la conscience des peuples, d'étranges phénomènes don't l'interpétation est difficile et qui prêtent à l'équivoque, se produisent des conversions subites, attribuées à l'intérêt personnel, des changements inopinés d'opinions, accusés de manquer de sincérité; des positions inexplicables, etc…. C'est parce que l'opinion laisse paraître à la surface bien des gages qui se trouvaient au fond de la malle des consciences. La légèreté politique se caractérise para l'ignorance totale de ces phénomènes. Mais les grandes secousses de l'histoire n'ont d'autre utilité que de nous faire apercevoir plus clairement ces phénomènes et de grossir leur volume qui semble moindre lorsque la surface seule paraît s'agiter.
Conservateurs? Très bien – disait Mairena. Pourvu que nous ne l'entendions pas à la façon de ce galeux qui s'obstinait à conserver, non pas la santé, mais la gale.
Car la voilà bien, la question du conservatisme, - que convient-il de conserver? – que seule se posent les plus intelligents. Ces bons conservateurs lapidés par leurs coreligionnaires et sans lesquels toutes les révolutions passeraient sans laisser de traces!

Fondation du Prix International de Littérature (Bulletin de liaison, nº 5. Janvier 1984)

II

Sur le Carnaval

On dit que le carnaval est une fête appelée à disparaître. Ce que l'on sait, disait Mairena, c'est que chaque fois que le peuple se réjouit, "il fait du carnaval". De sorte que ce qui est carnavalesque, ce qui est spécifiquement populaire dans toute fête, ne semble pas devoir disparaître.

Et d'un point de vue plus aristocratique, le carnaval ne disparaît pas non plus, car ce qui est essentiellement carnavalesque, ce n'est pas de se mettre un masque, mais bien de changer de visage. Et aussi satisfait que l'on puisse être du sien, il n'est personne qui n'aspire une fois à en essayer un nouveau.

Juan de Mairena

Epicure disait de la mort que c'est quelque chose que nous ne devons pas craindre, - "car tant que nous sommes, la mort n'est pas et lorsque la mort est, nous ne sommes pas." - Avece ce raisonnement, véritablement écrasant, - disait Mairena - nous croyons éviter la mort à la façon du toréador, par une agilité belliqueuse de la pensée. Cependant - le cependant de Mairena était toujours la note du bourdon de la guitare de ses réflexions - éviter la mort par un saut de toréador n'est pas aussi facile que cela paraît, même avec l'aide d'Epicure, car dans tout saut proprement dit, la mort saute avec nous. Et les toréadors savent cela mieux que personne.

Parce que nous nous acheminons vers des temps très durs, et que les hommes s'app^retent à la lutte - peuples contre peuples, classes contre classes, races contre races - l'année est mauvaise pour tous les sophistes, les sceptiques, les désoeuvrés et les bavards. La pensée pragmatiste est en recrudescende, j'entends la pensée destinée à renforcer les ressorts de l'action. Il faut vivre! C'est le cri du drapeau, chaque fois que les hommes sont décidés à se tuer. Et la boutade de Voltaire: "Je n'en vois pas la nécessité" ne fera rire personne et bien moins, ne convaincra personne.

Jean de Mairena

L'Image émotive

"Parmi toutes les femmes que nous connaissons, il en est une qui pourrait passer à nos côtés en plein jour sans que nous la reconnaissions, et non pas para inadvertance, mais parece qu'elle porte le masque de sa propre réalité. Et il est possible que ce soit cette femme dont nous soyons profondément amoureux. Il est possible également que nous tremblions un jour en pensant: c'est elle, à voir une femme dont nous soyons profondément amoureux. Il est possible voir une femme s'approcher de nous. Et que ce ne soit pas elle. C'est que l'image que nous nous forgerons de la femme aimée et en général des êtres aimés, l'image essentiellement émotive, sentimentale, est parfois très pauvre physiquement. Cette image cependant insuffisante pour la reconnaissance, peut s'approprier de notre mémoire et modifier notre monde intérieur. Mon Maître qui parlait ainsi, - ajoutait que les vrais amants se fuient autant qu'ils se cherchent, car la présence met entre eux quelque chose d'irréductible à l'image de tout le bloc psychique qui subit son influence."

Juan de Mairena

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